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Mercredi, je vais chercher mes sacs de fruits et légumes chez la fleuriste. Des pivoines couleur corail, encore fermées, attirent mon regard : la fleuriste (qui aime bien les feuilles de ginkgo que j'ai aux oreilles) me confie qu'elles vont s'ouvrir très vite et changer de couleur tous les jours. Comment résister ? Je lui en prends un petit bouquet.
Une heure après, elles sont déjà ouvertes.

Jeudi, les pivoines sont d'un rose éclatant.
Avant le théâtre, j'arrive un peu en retard au Kunitoraya, mais les zaru udon, les tempura et le katsudon sont toujours aussi délicieux. J'aime cette idée rassurante d'un endroit où les plats sont invariablement bons. Mon poulet, qui ne m'a pas vue le matin, me trouve très jolie dans ma robe noire inaugurée pour l'occasion.
Un peu plus tard, le rideau rouge se lève, et je découvre un Feydeau dont l'humour linguistique m'enchante au plus haut point (la leçon de phonétique du 3ème acte, en particulier, est un sommet de drôlerie — n'oubliez pas que c'est une linguiste qui vous parle). À la fin de la pièce, le visage ravagé par les larmes, je ne résiste pas à l'envie d'aller retrouver le Général au Nemours pour lui dire à quel point j'ai été soubjouguée par son interprétation.
Impatience, maintenant, de le voir dans le rôle de Mackie Messer.

Vendredi, les pivoines commencent à pâlir très légèrement.
A 12h15 très exactement, je saute dans un taxi pour aller retrouver deux amies un peu américaines au Cartouche Café. Discussion à bâtons rompus sur les chambres de bonne parisiennes, les cuisines-placards, les concours aux grandes écoles, et puis l'Italie aussi. L'espace d'un repas, j'oublie l'ambiance sinistre du bureau et les collègues rustres. Je repars avec un beau cahier rouge contenant des recettes de biscuits calligraphiées et illustrées à l'ancienne, façon cahier d'écolier ; vais devoir me mettre à l'italien.

Samedi, le rose pâle des pivoines vire au jaune.
Après une longue sieste et une interminable séance d'habillage (question cruciale : comment faut-il s'habiller pour aller voir Benjamin Biolay ?), au terme de laquelle j'opte pour une sage robe en lin beige, nous nous mettons en route pour le MAC/VAL.
D'ordinaire plutôt rétive à l'art contemporain (et perplexe face aux peluches en lambeaux d'Annette Messager ou au tombeau de Zgougou par Agnès Varda — que j'aime bien pourtant), je suis bouleversée par la série de clichés de Michel Aguilera représentant des vêtements déchiquetés-brûlés de Hiroshima.

Yamamoto Tastsuya 14 ans
Tatsuya, 14 ans, collégien en 2ème année, se trouvait dans la cour de récréation de l'école lorsque la bombe explosa. Brûlé sur tout le corps il tenta désespérément de fuir par la route détruite, mais s'effondra à mi-chemin de Kusatsu où se trouvait la maison. Il fut transporté à son domicile par des voisins qui le reconnurent. La peau collée aux vêtements par les brûlures, sa mère dut le dévêtir avec des ciseaux. Comme il n'y avait pas de médicaments, il fut traité à la teinture de pomme de terre et on devait chaque jour lui retirer une à une les larves de mouches qui se développaient sur ses plaies infectées. Tatsuya resta immobilisé ainsi plus d'un mois et mourut en appelant sa mère, le matin du 16 septembre.


Ce soir-là, dans les jardins du MAC/VAL, tout absorbée par la présence de B. Biolay dans les parages, puis sur scène, je ne prête qu'une vague attention au bon miam qui nous est proposé. Les cocktails alcoolisés auront un formidable effet désinhibant.


Dimanche soir, les pivoines devenues jaune clair, laissent peu à peu tomber leurs pétales.
J'ai passé une merveilleuse semaine.



Vienne est passée. Paris s'est vidé. Ne reste que l'indolence de ces longues journées d'été.

Il m'a fallu me débattre avec des administrations qui me demandaient des papiers que je n'avais plus ou que je n'avais jamais eus. Moments parfois humiliants face à des employés obtus. Heureusement, sur le chemin du retour, il y a le parc et ses massifs de framboisiers, où l'on trouve toujours quelque trésor à grappiller et à rapporter chez soi, au creux de la main.

J'ai trouvé le réconfort dans des cafés familiers* mais longtemps délaissés, des terrasses ombragées qui donnent l'illusion d'être à la campagne et où l'on peut siroter une citronnade en observant discrètement les moineaux et minuscules rongeurs qui s'affairent au milieu de la végétation, juste derrière soi.

J'ai vu des photos de nus émouvantes. Des rais de soleil traversant un pub londonien, la silhouette d'une petite fille sur une passerelle de la Fondamenta Nuove, des alignements de bureaux dans une Nationalbibliothek est-allemande, des amoureux photographiés à leur insu, de fines gambettes enjambant une flaque d'eau. C'était beau.

J'ai retrouvé les salles de cinéma de ma jeunesse. Celles qui ne sont plus guère fréquentées que par le troisième âge. L'autre jour, avant la séance des Moissons du ciel, petit détour par une librairie. J'y ai trouvé un livre dont j'ignorais l'existence, et j'ai été émue à l'idée de lire les poèmes d'Ariel dans leur version originale, sur une reproduction du manuscrit de Sylvia Plath. Émue aussi d'y découvrir son écriture irrégulière et maladroite. J'ai également mis la main sur deux exemplaires des Carnets de Malte Laurids Brigge, l'un d'occasion et en français, l'autre en allemand, pour le prix de deux pains au chocolat.

Et puis, comme pour tous les pauvres hères qui passent le plus clair de l'été chez eux, il reste Paris Plages et les bords de Seine.





C'est idiot, ce sentiment d'être abandonné de tous durant les mois d'été malgré toutes les cartes postales qui vous parviennent...

On se console avec des futilités joliment emballées et (peut-être) aussi agréables à déguster.

















Dans le vide de ces journées d'été, il y a surtout le retour de Benjamin Biolay, que je n'avais plus écouté depuis des semaines. La playlist du moment (en mode Repeat all) accompagne parfaitement le spleen estival sans le troubler**.

Négatif
Bien avant
Dans la Merco Benz
Dans mon dos
L'histoire d'un garçon
Ma chair est tendre
Même si tu pars
Laisse aboyer les chiens


Liqueur d'abricot comme un umeshu (d'après Just Hungry),
pour trinquer à ce nouveau départ

1 litre de shochu (alcool japonais)
500 g d'abricots pas trop mûrs, lavés et séchés
250 g de sucre de canne en cristaux (bing tang, photo ici)
1 grand bocal d'une contenance de plus d'un litre, stérilisé

Mettre les abricots entiers et le sucre dans le bocal.
Verser le shochu.
Fermer le bocal et l'entreposer dans un endroit frais et sec, à l'abri de la lumière, pendant au moins 6 mois, l'idéal étant entre 1 et 2 ans. Remuer le bocal de temps en temps.
À déguster frais, avec des glaçons.





Dans le même élan, j'ai commis une liqueur de fraise (ichigoshu), mais le résultat n'est pas aussi satisfaisant...

La prochaine fois, je vous parlerai d'une ville qui m'est chère.

******

* Ne croyez pas qu'il s'agisse du Loir dans la théière. J'ai beaucoup chanté les louanges de ce salon de thé, devenu aujourd'hui infréquentable : les gâteaux sont de plus en plus décevants (surtout la tarte à l'orange), le chocolat chaud moins bon qu'autrefois et le service parfois exécrable (selon la personne sur qui vous tombez).

** J'ai certes un fort penchant à la monomanie, mais si mon poulet n'avait pas eu l'idée d'écouter le vinyle de La Superbe il y a quelques jours, je n'aurais pas replongé aussi brutalement.